vendredi 24 juin 2011

Le dos au mur / Je t'ai dans la peau / 93 LA BELLE REBELLE


Salle du CRDP - Julie Ramaïolli, cinéaste, membre des collectifs The B-Side et Film flamme
Face à face après la projection du film Le dos au mur.

Mercredi 22 juin 2011, LE DOS AU MUR
. Les circonstances m'ont fait prendre le film en cours de route. Incise au scalpel dans la cinématographie de Jean-Pierre Thorn. Des petites voitures tournent dans la nuit, lentement, en suivant des trajets étranges (je ne discerne pas encore qu'il s'agit de fenwicks à l'intérieur d'une usine occupée). Suivent d'autres scènes de pure émancipation. Des ouvriers promènent une table dans les rues de Saint-Ouen, réclamant des négociations avec la direction d'Allsthom. La Bourse de Paris est prise d'assaut, image cueillie d'un seul élan, montée dans sa durée. Le film m'apparaît comme une vague de musique et de chants, il avance par soubresauts, aux aguets. Cinéma de la vigilance et de l'abandon aux sensations.

J'ai dit précédemment l'impossibilité de discerner une mécanique formelle des films de Jean-Pierre Thorn, je précise : parce qu'il n'en existe pas une mais tout un réseau formant un système extrêmement complexe, d'une redoutable efficacité. A la fin de l'envoi, chacun est touché là où il doit l'être : au cœur, au corps, à la tête, au bout des doigts, au ventre, c'est selon... Une des bottes secrètes de ce cinéma de la sensation se trouve dans l'usage qui est fait de la bande-son. Les films fredonnent, chantent, bruissent, bruitisent. Ils se présentent comme des partitions, l'imaginaire musical couvrant un vaste répertoire bien ancré dans la mémoire collective : musique concrète, rock, blues, fanfare, chanson, opéra. Ainsi, il se produit pour le spectateur des téléportations qui "s'observent" habituellement dans des états de rêve : une sorte de navigation dont le vent porteur serait l'imagination. Donc, s'il devait y avoir un réalisme des films de Jean-Pierre Thorn, il serait celui des chansons dites réalistes, dont il n'est pas anodin de signaler qu'elles relèvent d'un genre musical apparu au début du XXe siècle, c'est-à-dire en même temps que le cinématographe. Ce réalisme est à entendre dans le sens d'un cheminement en intimité avec les gens qui sont filmés / chantés.

Temps fort de la discussion qui a suivi la projection du film Le dos au mur : le réalisateur décrit la manière dont il a fabriqué la bande-son." Pour telle scène, j'ai mis en boucle les slogans que crient les ouvriers parce que c'est à un moment où leur mouvement piétinait, et qu'eux-mêmes n'avaient rien de mieux à dire que de chanter à tue-tête des slogans qui ne voulaient plus rien dire". "Pour telle autre scène, j'ai ralenti la voix du gars pour en faire une bouillie informe parce que les mots qu'il disait étaient des mots de renoncement". "Avec mon ingé-son, on a eu envie de casser l'Internationale, parce qu'on en avait marre des grèves qui se terminent avec ce chant qui renvoie toujours à demain l'avènement de la révolution... Un soir, il a pris sa guitare et on a détourné l'Internationale vers un solo de Jimmy Hendrix !". Un spectateur avait demandé dix minutes auparavant au réalisateur s'il pensait que ses films étaient hip-hop. Il a eu sa réponse.

    Jeudi 23 juin 2011, JE T'AI DANS LA PEAU.
Jean-Pierre Thorn, qui doutait de son film, doit répondre à l'accueil enthousiaste du public du Polygone étoilé.
Une acclamation lui fut réservée quand il confia que cela lui donnait envie de refaire une autre fiction.

Salle comble au Polygone étoilé pour le seul long métrage fiction dans la filmographie de Jean-Pierre Thorn, tourné à Marseille en 1989. Le film commence avec le suicide de son héroïne, en préambule d'un retour sur sa vie, dans un long flash back couvrant trois décennies, de sa jeunesse jusqu'à son dernier souffle, c'est-à-dire ses derniers mots enregistrés sur la bande magnétique d'un magnétophone à cassette. Le scénario est inspiré de l'histoire vraie de Jeanne Rivière, religieuse devenue ouvrière, qui mit fin à sa vie quand elle fut exclue de son syndicat. La date du suicide interpelle : 10 mai 1981. Tout est dit là. En premier lieu, le traitement de défaveur subi par le film dans sa "distribution". Il serait temps de lever la censure dont il est l'objet depuis 20 ans. Au moment des primaires socialistes, ce serait plus qu'opportun. En finir avec le révisionnisme de la gauche éclairée qui se fait en direct contre ses propres troupes. Passons. Le cinéma de Jean-Pierre Thorn n'est arrêté par aucun énervement. Sa ligne d'horizon a l'étendue d'une colère infinie, et sa pensée en liberté ne cesse d'ouvrir de nouvelles voies de passage. Colère, mot toujours employé en deçà de sa signification, qu'il convient de replacer dans la dimension qui est la sienne, celle de la tragédie. Philippe Clévenot, acteur qui donne une réplique hallucinée à Solveig Daumartin, en avait perçu la mesure : pour lui ce film devait être interprété comme du Shakespeare.

Jean-Pierre Thorn lutte contre la fatalité, sachant pertinemment que cette dernière se définit par l'impossibilité d'empêcher la catastrophe annoncée de se produire. Le combat perdu d'avance ne l'est pourtant pas en pure perte. Il est épique. Sans cette dimension d'épopée, il serait dérisoire. La geste thornienne, lyrique, tragique, mélodramatique, romantique et mystique confère au film Je t'ai dans la peau une puissance d'expression aux limites de l'indicible. Jeanne Rivière, lancée à corps perdu au milieu d'une guerre d'hommes, rappelle une autre Jeanne. Sainte, folle, sorcière. Femme. Solveig Daumartin, encore dans l'aura du film Les ailes du désir, l'incarne avec une intranquillité qui échappe à son savoir-faire d'actrice. Son visage, son corps, sa voix sont littéralement possédés par son personnage, comme le titre du film le rappelle sans cesse : Je t'ai dans la peau. Comme les premiers mots de la chanson d'Edith Piaf le répètent jusqu'au vertige.



toi,
toujours toi
rien que toi,
partout toi
toi, toi, toi, toi...


Que dire de plus ? Ceci, peut-être : Jean-Pierre Thorn a choisi Solveig Daumartin pour sa voix. Aussi, la piste la plus fructueuse de notre réflexion nous dirige-t-elle naturellement vers la comédie musicale. Plus précisément au seuil de ce genre, les chansons sur le bout des lèvres, lieu de la plus grande originalité d'une œuvre qu'il est urgent de découvrir. Nous y reviendrons. Pour nous, cinéastes membres du collectif Film flamme, Je t'ai dans la peau n'est pas seulement un grand film méconnu. Il nous montre où se situe la ligne de fracture avec le système en place, qui fait payer au prix fort le choix de la liberté.

Vendredi 24 JUIN 2011 - 93, LA BELLE REBELLE




La rétrospective se termine avec la projection de 93 LA BELLE REBELLE à la cité de la Busserine. En première partie, un podium chauffé à blanc par les jeunes du quartier.

Lancement de la projection par un Jean-Pierre Thorn électrique !


Grand merci à The B-Side de nous avoir offert cette rétrospective qui a porté haut et chanté fort son nom Se révolter, Filmer.

lundi 20 juin 2011

Jean-Pierre THORN, Faire kiffer The B-Side


Se révolter, filmer
Une rétrospective des films de Jean-Pierre Thorn
Du 15 au 24 juin 2011 à Marseille - une proposition de The B-Side

Le film qui ouvre la rétrospective date de 1996, il a pour titre Faire kiffer les anges. La langue employée est celle du cinéma documentaire. Elle est d'une désarmante modestie. Rien dans la forme ne distinguerait ce film-ci d'un autre, n'était cette qualité rare, une sorte d'émanation : il ressemble à celui qui l'a réalisé et laisse percevoir que ce dernier ressemble aux humains qui habitent son imaginaire. Cette ressemblance de l’œuvre à son auteur et de l'auteur à ses personnages est fruit d'une sensibilité, qu'on peut nommer une sincérité. Manifestement, le cinéaste s'est reconnu dans la génération hip-hop, miroir d'une jeunesse qui aurait pu être la sienne, et dans la naissance d'un mouvement de lutte au sortir d'un désenchantement de grande ampleur, celui des années Mitterrand. Il y a une douceur qui est celle de la confidence, et l'amertume d'une nostalgie d'un temps désiré, jamais advenu. Or, au lieu d'un renoncement, le voyage laisse dans l'esprit des spectateurs une sensation de jouvence. Comme si l'énergie de la lutte pouvait survivre à la fin des utopies... Ce qui se dit là du film Faire kiffer les anges décrit en réalité tout le cinéma de Jean-Pierre Thorn. C'est-à-dire sa pensée de la vie, son rapport au monde. D'où la nécessité de la rétrospective.

Queen K, association The B-Side.

Jean-Pierre Thorn est un enfant de Mai 68, il avait vingt-et-un ans dans les piquets de grève de Renault Flins, caméra au poing, expérience qui donna naissance au film Oser lutter, oser vaincre. Les ouvriers du film ont levé leurs piquets le 17 juin 1968 après 33 jours de blocage de la production. On doit à la délicatesse de Queen K *d’avoir programmé ce film au Polygone étoilé un 16 juin, quarante-trois ans plus tard. Et le cinéaste d’aujourd’hui, l’homme d’expérience, porte un jugement sans complaisance sur les emportements idéologiques de sa jeunesse. On connaît des anciennes gloires des barricades qui ont moins souci d’autocritique, peut-être parce qu’ils s’imaginent encore avoir quelque gloire à préserver, quelque destin national, ou quelque transcendance politique à nous faire accroire. La petite voix de Jean-Pierre Thorn, sa musique existentielle, sonne infiniment plus juste. Sans doute l’homme a-t-il mûri avec l’âge, peut-être s’est-il assagi, notamment dans ses gestes de cinéma, mais ce qu’il a gagné en sérénité n’a en rien amoindri sa sensibilité à fleur de peau. Cela tient à peu de choses qui font toute la valeur d’une œuvre : impossible d’en discerner une mécanique formelle. Question de vibration. Ce fut touchant de voir un cinéaste mettre l’accent sur les défauts de ses films de jeunesse (Les ouvriers de la Margoline, 1973, complétait le programme) face à des spectateurs qui préféraient souligner leurs qualités, d’une part avec le recul historique, d’autre part pour ce qu’ils sont en tant qu’objets singuliers. Que resterait-il d’un cinéma de la lutte quarante après les événements qui l’ont motivé s’il ne parlait directement au cœur des spectateurs, s’il ne pouvait outrepasser ses contradictions, s’il n’était ancré profondément dans notre histoire commune. Jean-Pierre Thorn résume ainsi son parcours : de vingt à quarante ans, j'ai fréquenté les ouvriers, ensuite, j'ai fréquenté les enfants des ouvriers. Oser se souvenir, oser voir dans le passé ce qui se cache dans l’actualité la plus brûlante, oser revendiquer son appartenance au petit peuple sans baisser la tête.


Marseille, Polygone étoilé, 16 juin 2011

La rétrospective se prolonge jusqu'au 24 juin.
Programme complet et lieux de projections sur le site de The B-Side

* Queen K, cinéaste, membre du collectif Film flamme, est auteure de deux films nécessaires, donnant au mouvement hip-hop une vision de l'intérieur pleine de gravité : By all means necessary, incidences, 2003 et Hip-hop stories, 2011. Elle développe ses projets autour de la culture hip-hop en créant l'association Don't Sleep, ancien nom de The B-Side. Son dialogue avec Jean-Pierre Thorn rend passionnante cette rétrospective Se révolter, filmer.

Filmographie de Jean-Pierre Thorn
2010 93 LA BELLE REBELLE
2007 LE FEU, LA PROCHAINE FOIS - projet de comédie musicale (en écriture)
Bourse d'Aide au Développement du Scénario du 26em Festival International d'Amiens
2004/2005 ALLEZ YALLAH ! - documentaire 116 mn ­ Production CARGO Films (Jean-Jacques BEINEIX)
Sélection ACID, Cannes 2006 - Festival International du film, La Rochelle - Etats Généraux du cinéma documentaire, Lussas - Festival International du film, Amiens 2006 - Fès (avril 2007) - sortie cinéma 22/11/06 (distribution CARGO Films)
2002 ON N'EST PAS DES MARQUES DE VÉLO - documentaire 89 mn ­ Diffusion ARTE "Grand Format" 03/02/03
Sélection ACID, CANNES 2003 - 60° MOSTRA DE VENISE 2003 (sélection " nouveaux territoires ") ­ sortie cinéma septembre 2003 ­ éditions DVD Sony Music
1998/2001 Ecriture et développement chorégraphique et musical du KIF A L'OPERA - projet de comédie musicale Hip Hop (production interrompue)
1997 Prix documentaire Cannes Junior - TIMIMOUN 98
1996 FAIRE KIFER LES ANGES - documentaire 88 mn (ARTE)
Prix Michel MITRANI F.I.P.A. BIARRITZ
1995 GENERATION HIP HOP ou LE MOUV' DES Z.U.P - documentaire 58 mn - (FRANCE 3 Rhône-Alpes) et 2 x 26mn (Saga-cités)
sélection F.I.P.A. (BIARRITZ 96)
1994 Le Savoir des autres ­ documentaire de commande 40 mn - & Les accoucheurs de racines - 17 mn - Ministère de la Recherche
1993 Bled Sisters - documentaire. 25 mn - FRANCE 3 Saga-cités
1990 JE T'AI DANS LA PEAU - fiction 118 mn
CANNES 91 (Perspectives), BERLIN 91 (Forum International) & MONTREAL 90 (Festival international du Jeune cinéma)
1980 LE DOS AU MUR - documentaire 105 mn
édition 2007 DVD+Livre de Tangui Perron chez SCOPE EDITIONS/PERIPHÉRIE
1973 LA GRÈVE DES OUVRIERS DE MARGOLINE - documentaire 42 mn
1968 OSER LUTTER, OSER VAINCRE, FLINS 68 - documentaire 95 mn
1967 NO MAN'S LAND - fiction 25 mn
1966 EMMANUELLE (ou Mi-vie) - fiction 32 mn
1° Prix Festival EVIAN 67

samedi 30 octobre 2010

LUC en Diois






Pente et côte, surtout pour un habitant des montagnes, c'est un peu exagéré... Quels mots trouver, en ce jour férié, pour parler de Luc Moullet avant de m'en aller chercher un magasin ouvert... Que le lecteur veuille bien m'excuser pour ce début fantaisiste. Je veux pourtant aborder avec le plus grand sérieux le sujet Moullet. Mais pour qui connaît quelque aspect de la vie en montagne, il n'y a pas vraiment de mystère à fusionner le sérieux et la fantaisie, la recherche des mots et la recherche d'un magasin ouvert... Ce que je m'en vais faire de ce pas ! (En ayant déjà pris mon temps, puisque la venue de Luc Moullet au cinéma Le Pestel de Die eut lieu voici deux semaines, le dimanche 9 mai 2010...)

Au menu du matin, pour commencer, Le litre de lait, court métrage (14', 2006) que le cinéaste présenta comme un film-carte de visite, inutile en l'occurrence, considérant que sa carrière est plus qu'entamée… Il y a tout, dans cet exercice, pour dire le talent du réalisateur : un plaisir à cadrer et construire des plans, une grande rigueur dans le montage, le sens du rythme, un scénario ciselé par des dialogues bien écrits… et toujours, sans qu'on en mesure vraiment le degré d'ironie, qui en serait donc le degré de sérieux, quelle est la part de second degré (mot décidément peu technique). Dégusté "à l'aveugle", comme on le fait parfois pour juger des vins, on jurerait voir un Ozon adolescent. Or, d'adolescence, Luc Moullet n'en a plus un depuis longtemps. C'est un cas d'école sans cursus. Un specimen qu'il est difficile de rattacher à une espèce. Un orphelin, en quelque sorte. Le litre de lait ne raconte rien, il fait l'effort d'une chute finale pour mieux nous faire accroire qu'il y avait une histoire. Mais il dit l'essentiel : Luc Moullet, s'il avait voulu être comme tous les cinéastes, aurait fait des films comme ça toute sa vie. C'est, en creux, une belle manière de dire que son cinéma est ailleurs.  Cet ailleurs que j'étais précisément venu chercher. Et que je cherche encore... u





Ne change rien - Pedro Costa



Le plan-cigarette est une variété de plan séquence. Les techniciens du cinéma, les monteurs en particulier, savent à quel point il est difficile de gérer une scène avec cigarette (pour ceux, en tout cas, qui respectent la continuité chronologique d'une scène). Sur le plateau, au moment du tournage, c'est un casse-tête à faire faire des cauchemars aux scriptes dont le travail consiste à tout noter.
Pour compliquer les choses, cet objet consumant ne connaît pas la loi de la conservation des quantités : longue au début, courte à la fin. La cendre, quant à elle, s'allonge à mesure que raccourcit la cigarette, jusqu'à tomber quand la loi de la gravité s'applique et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il n'y ait plus assez de cigarette pour l'engendrer (l'encendrer). La fumée : à elle seule morceau de bravoure des chefs opérateurs. La braise : facétieuse, parfois tison ardent, parfois branche mouillée, feu qui refuse de prendre sans pour autant qu'on puisse le dire éteint.

Dans Ne change rien, il y a un plan-cigarette de toute beauté. Jeanne chante, sa tige à la main, qu'elle porte à la bouche une fois peut-être, qu'elle garde ensuite entre deux doigts jusqu'à la fin du plan sans plus la porter à la bouche. Une sorte de punctum appliqué à l'image en mouvement : on ne voit plus que la cigarette.

Quand ce plan a commencé, j'ai repensé à la fois où j'ai mesuré le temps qu'il me fallait pour fumer une cigarette (en condition normale, en aspirant tranquillement et régulièrement) : sept minutes.

C'est à peu près la mesure des plans de Pedro Costa dans Ne change rien.

Deux autres plans-cigarette ont retenu mon attention.

Un plan dans lequel deux femmes japonaises (qui sont-elles ?) sont filmées de face fumant leur cigarette. Cela dure le temps d'une demi-cigarette. Le plan est fixe. Elles sont devant une baie vitrée à travers laquelle on voit des voitures rouler : seul extérieur du film.

Un autre plan dans lequel Jeanne chante en fumant. On est tout près d'elle. On reste longtemps avec elle qui cherche la tonalité, les notes justes, le rythme, l'énergie du moment. La cendre grandit, grandit et, à l'instant où elle va se détacher, Jeanne va la déposer dans le cendrier. Ce dernier est hors-champ. Jeanne sort donc du champ. Cette sortie est très belle. La durée de son absence est d'une justesse absolue. Enfin, quand elle revient dans le champ, on reconnaît la grande actrice : son visage n'est plus le même, comme une comédienne de théâtre (ce qu'elle est aussi) sort de scène, à cour ou jardin, se change en coulisses avant de revenir transfigurée.


Sherlock, suite et fin



Sherlock Holmes n'acceptant que des missions extraordinaires mène la plupart du temps une vie désoeuvrée des plus ordinaires. De sorte que tout un chacun peut se reconnaître en lui dans ses moments de chômage et de ce qu'il faut bien appeler dépression. Personnellment, j'aime beaucoup la manière avec laquelle il laisse le bordel envahir son intérieur malgré la surveillance rapprochée de sa logeuse, Mrs Hudson, qu'il se plaît à terroriser en multipliant ses expériences de professeur Tournesol. Ce que rendent bien les deux films de Wilder et Ritchie, avec toutefois plus de cohérence dans le premier du fait que l'histoire commence à l'opéra avec une mission improbable que Sherlock refusera : la grande Pétrova, danseuse étoile dans un Lac des cygnes qui l'a plongé dans un gouffre d'ennui, s'étant mis dans l'idée de se faire faire un enfant par une tête bien faite (je résume à ma manière) a jeté son dévolu sur Holmes... En échange, elle propose de le payer avec un Stradivarius, prix qu'il trouve exorbitant avant de connaître la nature de la mission et qu'il trouvera totalement insuffisant après en avoir pris connaissance ! Il est vrai que la dame n'est plus une jeune première, en plus d'être complètement folle 

L'agent de Petrova : Madame a trente-six.
Holmes : Elle ne fait pas son âge.
L'agent de Petrova : Normal, elle en a quarante-six !

Voilà le genre de dialogues qui ne sont bien sentis que s'ils sont servis par une mise en scène à la hauteur, ce dont s'acquitte Wilder brillamment. Malheureusement, la poésie ésotérique du début s'estompe à mesure que le cinéaste expose l'enquête proprement dite et son lot de résolution d'énigmes dont aucune n'est vraiment intéressante. Comme en médecine, les symptômes sont franchement inquiétants alors que l'explication par le médecin est au mieux un conte pour enfant et au pire une ordonnace qu'il est inutile de déchiffrer tant elle ramène tout à une affaire de molécules. Toute la fin du voyage en écosse dans des paysages somptueux ne vaut pas les scènes de la première partie dans l'appartement de style victorien situé dans Baker Street.

Nous pouvons continuer à rêver d'un film dans lequel Holmes n'aurait rien d'autre à faire qu'attendre indéfiniment une affaire extraordinaire qui ne viendra jamais. Sujet dont je suis certain qu'il aurait plu à Billy Wilder, et dont je suis tout aussi certain qu'il serait reçu par Guy Ritchie comme une absurdité. Si quelqu'un pouvait lui transmettre mon synopsis... Sachant que son Sherlock Holmes se termine comme se sont terminés tous les Spiderman : en forme de pub racoleuse pour l'épisode suivant, extraordinaire forcément, réduisant du même coup à néant tous les effets du film qu'on vient de voir. Selon cette logique, en effet, on a vite fait de comprendre qu'on n'avait encore rien vu.

Un Sherlock pour le prix de deux


De la longue filmographie de Billy Wilder, je n'avais vu que deux films, les plus connus sans doute : Certains l'aiment chaud et Sabrina, auxquels il faut ajouter Sept ans de réflexion, film tout à fait oubliable, n'était l'envolée florale de la robe de Marilyn dans le courant d'air de la bouche de métro. Il convient également de reconnaître à Wilder un talent certain pour les titres : ainsi, suffit-il de lire Assurance sur la mort, la scandaleuse de Berlin, Boulevard du crépuscule ou Embrasse-moi, idiot pour avoir l'impression d'avoir vu ces films, au moins à la télévision, un jour de pluie. Mais, pour nous limiter aux deux films que je suis sûr d'avoir vu, je sais que Certains l'aiment chaud m'a laissé froid et n'éveille ce soir, dans mon souvenir, aucune espèce d'émotion, quand Sabrina occupe une place à part dans la liste des films que j'aime ; tellement à part que s'il me fallait dire quels étaient mes films préférés, il est probable que j'oublierais de citer celui-ci. Cela tient sans doute au fait que Sabrina n'est pas à proprement parler un film d'auteur, ni un film de producteur (ce qu'il est aussi, bien sûr), mais le film d'une actrice qu'il est impossible de dissocier de la personne. Tout le reste ne compte pas. Y compris le personnage.

Ce qui reste de Sabrina, c'est la tristesse d'une femme en devenir contenue dans la forme comédie. A Audrey Hepburn, il restait encore 39 années à vivre quand elle jouait le rôle de Sabrina. Marilyn était à trois ans de mourir quand elle jouait dans Certains l'aiment chaud, de là vient peut-être que toutes les scènes de comédie m'avaient semblé forcées. Or, cinq ans auparavant, elle jouait dans La Rivière sans retour une Kay Weston qui avait su, comme la Sabrina d'Audrey Hepburn, mêler intimement l'insouciance et la tristesse sans aucune hystérie.

La vie secrète de Sherlock Holmes, dont j'ai manqué les dix premières minutes, est modelé dans la même matière de tristesse et de comédie que
Sabrina. Mais je ne m'attendais à rien de tel, car c'est seulement après la projection que j'ai vu, dans le bar du Pestel (le cinéma de Die), le nom du réalisateur sur l'affiche du film.



Cela n'est pas sans me rappeler la fois où je me suis rendu dans un cinéma de Paris, ce qui suppose un minimum d'organisation, ne serait-ce que pour savoir quelle ligne de métro emprunter, pour voir La femme de l'aviateur, film d'Eric Rohmer que je n'ai finalement jamais vu, et pour cause : La femme de l'aviateur et La femme du boulanger se suivaient dans la liste des films du Pariscope, et c'est la tronche de Raimu qui est apparue sur l'écran, provoquant tant de stupeur dans mon esprit que je n'ai admis ma méprise qu'au prix d'un grand effort. Heureusement, suivant en cela le précepte d'Epictète, ne demande point que les choses arrivent comme tu les désires, mais désire qu'elles arrivent comme elles arrivent, il ne me fallut guère de temps pour me réjouir de l'occasion qui m'était donnée par la logique de l'alphabet de voir sur grand écran un film que je connaissais pour l'avoir vu plusieurs fois à la télévision un jour de pluie, etc. Si, ce jour-là, j'avais été trouvé mort dans mon fauteuil de spectateur, seul Sherlock Holmes aurait réussi à reconstituer le fil des événements. Il aurait sans mal appris mon attirance pour la femme-enfant Marie Rivière, il en aurait déduit que ce n'était pas pour l'enfant-femme Ginette Leclerc que j'étais venu à une heure singulière (séance de 14h) voir en solitaire le film de Pagnol en compagnie d'autres spectateurs solitaires qui étaient tous du troisième âge.

La vie privée de Sherlock Holmes est un film que je n'aurais probablement jamais vu si notre projet familial ne nous avait pas amené à venir vivre dans le Diois. Et si Le Pestel n'avait pas été le seul cinéma de tout le Diois, terre peuplée de dix mille habitants dispersés entre adrées et ubacs au pied d'un Vercors en cinemascope qui barre tout l'horizon nord. La sensation de sortir, je ne l'avais plus ressenti depuis longtemps, et sans doute l'avais-je perdu presque définitivement à Paris. Cela ne fait certes pas de Billy Wilder un grand cinéaste mais certainement de moi un grand spectateur, je veux dire comme le berger du film de Pagnol était un grand amateur de pain frais.
La vie privée de Sherlock Holmes redonne au spectateur un plaisir devenu rare : image 35 scope accouplée à du son mono. Le plaisir fut si grand que la copie donnait l'impression d'être neuve. En comparaison, Sherlock Holmes de Guy Ritchie, que j'ai vu dans la même soirée, dont j'avais vu quelques semaines auparavant le début en version téléchargée et sur un grand écran à cristaux liquides, son home video, image HD... le tout affreusement pixellisé, ce qui est devenu le standard d'aujourd'hui, la notion de première copie n'ayant plus cours depuis longtemps... bref, à défaut de trouver la fin de cette phrase, voici où je veux en venir : ce film a déjà vieilli. Il ressort de l'expérience que voir en fichier torrent piraté et dégradé le Sherlock 2010 est plein de promesses que la version 35 copie quasi neuve son dolby stéréo thx tsouin tsouin met à bas immédiatement. Quand Wilder abuse à bon escient de la musique pour accompagner ses nombreux mouvements de caméra, Ritchie fait du graphisme sonore comme un vulgaire réalisteur télé : coups de tonnerre pour marquer les changements de plans. Ce qui explique qu'il vaut mieux voir des extrait du film sur youtube avec une mauvaise connexion.
La grande idée du Sherlock 2010 est de lui donner un corps d'Athlète (ni plus ni moins qu'un corps d'acteur holliwoodien contemporain, ce qui en atténue aussi le mérite). Jude Law en Watson est un contre-emploi malin : on évite l'évidence d'un Law en Holmes, sans lui retirer le premier rôle puisque le doc vaut le détec. C'est à peu près tout. Tout le reste consiste à nous persuader qu'il faut rentrer dans l'image, à plonger dans le son, à nous laisser emporter par la fiction. On prenait moins soin du spectateur quand le train rentrait en gare de La Ciotat ! Et surtout, on avait moins peur de le perdre. Au bout d'une demi-heure, on est comme l'acquéreur d'un grand écran Sony full hd : on trouve que tous les films sont nuls mais que c'est vachement bien Questions pour un champion sur grand écran full hd.
Premier plan : plongée en mouvement sur la chaussée londonnienne, les noms des producteurs sont gravés sur les pavés (gravés comme un dvd)... dans la continuité du mouvement, pano vertical sur la perspective de la rue (gros son de rue XIXe siècle), une voiture hippomobile, la fenêtre de cette voiture, fin du plan à l'intérieur de la voiture, le tout en moins de temps qu'il n'en faut pour lire ma description... numérique et analogique mêlés, à moins que tout ne soit numérique...

vendredi 29 octobre 2010

Sentiers sous la neige





"Là-haut, la montagne est silencieuse et déserte.
La neige qui est tombée en abondance ces jours-ci a effacé les sentiers des bergers, les aires des charbonniers, les tranchées de la Grande Guerre et les aventures des chasseurs.
Et c'est sous cette neige que vivent mes souvenirs."


Sentiers sous la neige
Mario Rigoni Stern, 1998



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